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L'usine rouge


Quel bonheur de croiser Tante Marianne, tante Lucia, Nine et Renée, grâce à L'usine rouge, film de Marie Hélia tourné en 1989, film qui a pris, en vieillissant, toute sa saveur.
Elles sont calées dans leurs fauteuils, derrière leurs fenêtres, entre plantes vertes et napperons de dentelle. Elles sont de belles vieilles dames, toutes ouvrières de la sardine et racontent avec une pointe de malice les petites filles qu'elles furent, obligées d'aller à douze ans à l'usine garnir les boîtes. On est à Douarnenez, chez « Chancerelle-Wences », et il faut travailler nuit et jour. Les souvenirs fusent, la réalisatrice sait y faire. Remontent devant les bols de cafés fumants la mémoire des gestes, des cadences, la mémoire de la grève de 1924. On se rappelle en riant : cinq semaines pour gagner 25 sous de l'heure, à faire des tours dans la ville, avec le drapeau rouge qui était avec la mère de Marie Quéau... On évoque le syndicaliste Charles Tillon, Le Flanchec le maire anarchiste. On se rappelle : on nous donnait des légumes et des bons de pain. L'ombre noire des briseurs de grève danse autour de ces têtes blanches.

Moi, j'étais obligée d'être heureuse, rajoute l'une.
Et maintenant ? interroge encore Marie Hélia.
Y a des nouveautés, y a du thon au curry...

En 2001, Marie Hélia retournera chez Chancerelle pour filmer encore les ouvrières, dans Les filles de la sardine. Images précieuses, parce que rares sont les autorisations de filmer au sein de l'usine, et l'on doit à l'ancrage et à la ténacité de la réalisatrice de comprendre ce qui se joue aujourd'hui sur les chaînes de production. Comme en 1989, Marie a à cœur de leur permettre une parole libre, toujours autour de bols de café. Entre femmes. On parle encore cadences, sécurités, produits à préserver, c'est la fête quand arrive le premier thon blanc, beau à travailler. Mais il faut toujours aller le plus vite possible, les rêves se flétrissent un peu...

Marie Hélia demande encore : qu'est-ce qui vous pousserait à vous mettre en grève aujourd'hui ?
On aurait du mal, semblent dire, les mines sceptiques, les ouvrières autour de la table. Les temps ont changé. La réalisatrice le sait parfaitement, elle qui continuera à documenter avec talent la sociologie de la petite ville portuaire, film après film, tous chez Paris-Brest Productions.