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Posté à bord


Revoir un film de 2009 peut se concevoir avec un certain plaisir. Surtout quand il s'agit de Posté à bord de Charles Veron , qui fit à l'époque le pari de passer trois mois à bord sur un palangrier automatique basé à la Réunion. Peu nombreux sont les documentaires entièrement tournés sur le pont et dans les coursives, au plus près de la vie d'un équipage, sur une si longue durée. Or, on connaît mal les tenants et aboutissants de cette pêche au long cours, héritière de la pêche hauturière des Terre-neuvas.

 

C'est l'été austral. L'équipage est cosmopolite : 9 bigoudens, dont les officiers, et des matelots malgaches, réunionnais, mauriciens, et ukrainiens. Trois mois en mer, au large des Kerguelen, à six jours de route de La Réunion, pour pêcher la légine, poissson carnassier des profondeurs qui se vend bien, et qui sera découpé, mis en carton et glacé à bord. Une manne ?

 

La zone de pêche est située entre les 40 èmes rugissants et les 50 èmes hurlants. On met à la mer 12 km de palangres, gréées de 12 000 hameçons ; ceux-ci seront boëttés grâce à 70 tonnes de maquereaux congelés. Beau programme, suivi aussi par des ennemis héréditaires : les oiseaux, qui viennent hélas dévorer les appâts sur les palangres et se noyer ; les orques qui ont compris qu'une fois le poisson remonté des profondeurs, le sillage du bateau constitue un excellent garde-manger, en self-service ! Tout cela se vit sous le regard d'un contrôleur des pêches, embarqué à bord sous l'égide d'une mission des Terres Australes Françaises, administration qui gère toute la zone de pêche de l'Antarctique. Rapports parfois tendus, cohabitation houleuse du scientifique avec les officiers, à l'image des flots qui se déchaînent assez vite.

 

« Faut aimer le métier » disent laconiquement les matelots entraperçus en cuisine, ou plus rarement, dans l'intimité des cabines. « Je préfère partir que rentrer » avoue le bourru capitaine. Pourtant, on aperçoit, noté au feutre, à son poste de pilotage, un évocateur « anniversaire de anne-marie », suivi de la date...

Les semaines défilent et finissent par toutes se ressembler. La fatigue gagne. Expérimentation difficile de casiers pour lutter contre les prédateurs, accidents de travail qui obligent à une courte escale aux Kerguelen, assez inhospitalières, jeux vidéos dans les cabines, réconfort des repas, ennui, solitude, et un éloignement qui a bien des conséquences sur la vie de famille. « A terre, on est un peu patauds, voire nigauds »  concède l'un d'eux. Charles Veron s'interroge discrètement, avec eux, entre bannettes et passerelle : ce temps passé en mer serait-il vide de sens, de la non-vie ? Ou au contraire, une parenthèse, dans une seconde famille, où l'on sait comment faire avec les gars... ?

 

Personne ne tranchera, et le courageux réalisateur sera content de retrouver le sol réunionnais. Les Bigoudens auront 15H de vol pour une pause de dix jours. Les familles créoles seront sur le quai à l'arrivée. Les Ukrainiens resteront à bord, en attendant la prochaine marée...

 

A signaler que 5 autres films de Charles Veron. sont disponibles en intégralité sur sa page.