Coup de coeur

Danse avec les ruines


Parce que toutes les unes de nos journaux n'ont pas manqué de signaler que l'auteur du monstrueux crime contre Samuel Paty était Tchétchène, nous avions envie de vous montrer les Tchétchènes sous un autre jour. C'est possible grâce au merveilleux film Danse avec les ruines de Mylène Sauloy, une réalisatrice qui a documenté inlassablement les conflits et le quotidien de la Tchétchénie, au début des années 2000. Des jours difficiles, puisque nous sommes au lendemain des deux guerres de Tchétchénie : 1994-1996 et 1999-2000, contre l'assaillant russe.

Mais des jours qui montrent l'obstination de certains adultes à construire un autre avenir pour leurs enfants. C'est le cas de Ramzan, chorégraphe et danseur, qui, jour après jour, tient à bout de bras sa petite troupe d'enfants danseurs. Son seul objectif : rendre à ces enfants leur dignité, celle d'un peuple qui veut rester debout. Il faut danser coûte que coûte : sur les gravats, dans des salles pas chauffées, mais aussi sur les scènes européennes qui voudront bien les accueillir. Ce sera une tournée joyeuse et pleine d'espoirs : Berlin, Paris avec le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, Brest avec le Quartz et son directeur Jacques Blanc, Morlaix avec des militants engagés, Douarnenez pour l'accueil grâce à une poignée de rêveurs... et à l'obstination sans limites de Mylène Sauloy.

Les temps sont un peu moroses ? Paol Keineg.


Les temps sont un peu moroses ?
Retour à la poésie, aux racines, à l'inconnu. Aux impulsions.
C'est la proposition du film de Bernadette Bourvon, Paol Keineg, daté de 2004, mais qui n'a pas pris une ride. On est au cœur de la maison du poète, qui avec une auto-dérision retenue, se moque de sa phrase : le poète s’assoit à sa table pour écrire... Oui, je n'écris pas debout, concède-t-il.

A petits pas, la réalisatrice l'engage sur les chemins de sa jeunesse militante, puis de son long passage par les Etats-Unis, de son amour pour la poésie, qu'il s'attache parfois à traduire. Co-fondateur de l'UDB ( Union Démocratique Bretonne) en 1964, il y militera onze années. 1967 verra l'éclosion de Hommes liges des talus en transes, 1969 sera l'année de Chroniques et croquis des villages verrouillés. Des titres qui sont déjà des poèmes.

C'est du village de Quimerc'h, non loin des méandres de l'Aulne, en Finistère, que Paol Keineg nous parle. Un village qu'il emmène dans ses rêves, quand il s'avise de quitter les rivages bretons. En 1972, Paol monte avec la complicité du metteur en scène Jean-Marie Serreau, à Paris, le Printemps des bonnets rouges, qui connaît un succès retentissant. Menacé de devenir « poète officiel de Bretagne », Paol Keineg choisit de « déserter » quelques temps après et s'installe aux USA, où il devient professeur de littérature. Il y restera trente-cinq ans, forgeant de solides amitiés littéraires.

Un exil pas toujours simple, entrecoupé de retours au temps des moissons, à Quimerc'h. Un exil qui m'a appris beaucoup sur moi-même et sur mon art, confie-t-il entre deux tasses de café, entre les rayonnages chargés de livres. Je transporte la Bretagne là où je vis, c'est tout, sourit-il … Avec son cortège d'interrogations lancinantes : pourquoi le mouvement breton n'a-til pas décollé ? Comment la honte d'être breton reste-t-elle profondément enfouie, alors que l'on voudrait nous faire croire le contraire ?

Loin du fracas du monde, mais attentif à ses ressacs, à ses clameurs, à ses espoirs qui palpitent, Paol Keineg nous offre sa lucidité, sa poésie qui nous résiste parfois, quel plaisir alors d'y retourner sans cesse ! Et ses sourires, qui en disent long sur notre temps...

Une fois le film visionné, plongez dans l'anthologie Les trucs sont démolis, 1967-2005, co-édition Obsidiane et Le temps qu'il fait. Précieux ! Plus récemment, Langue de bois chez Obsidiane, Abalamour chez les Hauts-fonds et Korriganiques en 2019, peintures de Nicolas Fedorenko, chez Folle Avoine.

les mille nuances du ghetto de Varsovie


Il faut se plonger dans les yeux bleus de Georges Metanomski, le personnage principal de Nous n'irons plus à Varsovie pour comprendre que non, rien n'est jamais blanc ou noir, mais qu'il existe une infinie palettes de gris … comme il existe une infinie palette de destins.C'est tout le talent des co-réalisateurs, Gérard Alle et Sylvain Bouttet, que de nous offrir ce portrait tout en nuances, où le juif n'est pas assigné à sa seule place de juif, où le méchant devient solidaire... où les comtesses ont des nerfs d'acier, et où l'insurrection du ghetto permet de raconter des histoires de chatons...

Aux côtés de Georges, il y a le personnage formidable de Mitoune, sa femme, sans qui les chemins auraient été tout autres. Une vie cabossée, une vie riche en rebondissements et en engagements, un blues et des bleus à l'âme. Georges aimait jouer, entre résilience et humanité. C'est la promesse de ce film. Précieux.

Bienvenue Mr Chang


Bienvenue Mister Chang, de Anne Jochum et Laëtitia Gaudin-Le Puil vient s'ajouter cette semaine à la grande famille des films qui documentent les migrations. Pourquoi ce film-là nous touche-t-il particulièrement ?

Peut-être parce qu'il nous raconte aussi comment l'enfance, avec ses jeux, ses timidités et ses incompréhensions, ses élans et sa joie de vivre, vient parfois irriguer nos vies d'adultes ? Il me semble que la baroudeuse Laëtitia Gaudin-Le Puil n'aurait pas eu le cran de partir seule au volant de son Austin Cooper faire ses reportages à Calais il y a quelques années sans cette enfance marquée par la générosité. Ni d'embarquer dans l'avion pour le Rwanda, où elle croise l'immense solidarité des femmes. Ni fréquenter les Peshmergas kurdes irakiens, pour parler combats sur le front mais aussi football... Ni multiplier les voyages en Ukraine pour tenter de comprendre ce qui s'y joue...

Je prends le pari que cette enfance à Lanvénégen a déterminé beaucoup des choix de Laëtitia. À devoir partager son pupitre avec Maryse Chang, qui dessine beaucoup mieux qu'elle, avec ces jeunes réfugiés Hmongs du Laos, qui dansent beaucoup mieux aussi et dont les mamans vont broder très vite pour le cercle celtique. Avec plein de questions restées sans réponse... mais une idée de l'altérité sereine et généreuse. Oui, cette enfance-là mènera Laëtitia sur tous ces chemins...

Et parce que l'Histoire ne se tresse qu'à trois, il aura fallu la jolie complicité avec Anne Jochum, réalisatrice déjà expérimentée et surtout engagée auprès des moins bien-lôtis sur cette planète. Anne accepte d'embarquer. Et avec la productrice Laurence Ansquer, déjà fortement impliquée sur les questions de migrations avec le film Un paese de Calabria sur l'expérience de Riace en Italie. Laurence fait confiance.

Trio gagnant pour un film qui nous dit que l'on gagne toujours à accueillir l'autre … en Morbihan comme ailleurs, à l'école primaire comme dans les ministères, il nous faudrait projeter inlassablement ce Bienvenue Mister Chang !

Les rumeurs de Babel


Le film Les rumeurs de Babel de Brigitte Chevet résonne tout autrement en ces temps de confinement. Tourné en 2015, le film suit Yvon Le Men, en résidence au sein du quartier de Maurepas, à Rennes. La réalisatrice, qui tentait d'une façon ou d'une autre d'arpenter le monde de la poésie, décide finalement de mettre ses pas dans ceux d'Yvon, qui, au pied des tours, va de rencontre en rencontre. Au fil des ces dialogues, les mots captés par Brigitte sont comme des signaux, que nous voyons se dessiner plus clairement encore aujourd'hui, dans le ciel bleu et vide de nos villes.

Les pauvres n'ont qu'une solution : être solidaires.
Les heures qui n'en finissent pas de finir.
Mes enfants ne m'ont jamais vu travailler.
J'écris pour me consoler mais la lecture, ça m'est trop difficile.

Il y a L'étal convivial de Maurepas, qui prépare des sacs de victuailles à prix modéré.
Il y a les bénévoles de Rue des livres qui lisent des albums enfants autour des toboggans.
Il y a les photos de Jacques Domeau, aujourd'hui disparu, et son projet de Cabinet photographique au sein du quartier.

Le personnage lumineux de Dana Rosania Lecomte Campos, jeune femme originaire du Costa-Rica, qui s'épanouit dans le jardin collectif. La silhouette de cowboy solitaire de Pascal Lesage, ex-taulard, qui conjugue résilience à tous les temps. Vonne Lancelot, mère célibataire, qui évoque les violences subies au quotidien. Les bruits la nuit, les bruits les jour, les bruits dans les têtes.

Il ya des mots qui sonnent fort aujourd'hui : journal intime, cage à poules, mirages, miracles, fureurs.
Fureurs de Babel...

Les rumeurs de Babel est le nom choisi pour l'édition du long poème de Yvon Le Men, aux éditions Dialogues, illustré par Emmanuel Lepage.

La caméra attentive de Brigitte Chevet dessinait déjà tout ce qui émerge dans notre actualité de ce printemps 2020. La solitude, la précarité, les difficultés insurmontables de certains...

Avec, en contre-point, l'humanité des villes, la convivialité, la solidarité. Revoyez donc le film.

Film sur France 3 ce lundi 6 avril 2020, et en replay pendant un mois.