Coup de coeur

Les temps sont un peu moroses ? Paol Keineg.


Les temps sont un peu moroses ?
Retour à la poésie, aux racines, à l'inconnu. Aux impulsions.
C'est la proposition du film de Bernadette Bourvon, Paol Keineg, daté de 2004, mais qui n'a pas pris une ride. On est au cœur de la maison du poète, qui avec une auto-dérision retenue, se moque de sa phrase : le poète s’assoit à sa table pour écrire... Oui, je n'écris pas debout, concède-t-il.

A petits pas, la réalisatrice l'engage sur les chemins de sa jeunesse militante, puis de son long passage par les Etats-Unis, de son amour pour la poésie, qu'il s'attache parfois à traduire. Co-fondateur de l'UDB ( Union Démocratique Bretonne) en 1964, il y militera onze années. 1967 verra l'éclosion de Hommes liges des talus en transes, 1969 sera l'année de Chroniques et croquis des villages verrouillés. Des titres qui sont déjà des poèmes.

C'est du village de Quimerc'h, non loin des méandres de l'Aulne, en Finistère, que Paol Keineg nous parle. Un village qu'il emmène dans ses rêves, quand il s'avise de quitter les rivages bretons. En 1972, Paol monte avec la complicité du metteur en scène Jean-Marie Serreau, à Paris, le Printemps des bonnets rouges, qui connaît un succès retentissant. Menacé de devenir « poète officiel de Bretagne », Paol Keineg choisit de « déserter » quelques temps après et s'installe aux USA, où il devient professeur de littérature. Il y restera trente-cinq ans, forgeant de solides amitiés littéraires.

Un exil pas toujours simple, entrecoupé de retours au temps des moissons, à Quimerc'h. Un exil qui m'a appris beaucoup sur moi-même et sur mon art, confie-t-il entre deux tasses de café, entre les rayonnages chargés de livres. Je transporte la Bretagne là où je vis, c'est tout, sourit-il … Avec son cortège d'interrogations lancinantes : pourquoi le mouvement breton n'a-til pas décollé ? Comment la honte d'être breton reste-t-elle profondément enfouie, alors que l'on voudrait nous faire croire le contraire ?

Loin du fracas du monde, mais attentif à ses ressacs, à ses clameurs, à ses espoirs qui palpitent, Paol Keineg nous offre sa lucidité, sa poésie qui nous résiste parfois, quel plaisir alors d'y retourner sans cesse ! Et ses sourires, qui en disent long sur notre temps...

Une fois le film visionné, plongez dans l'anthologie Les trucs sont démolis, 1967-2005, co-édition Obsidiane et Le temps qu'il fait. Précieux ! Plus récemment, Langue de bois chez Obsidiane, Abalamour chez les Hauts-fonds et Korriganiques en 2019, peintures de Nicolas Fedorenko, chez Folle Avoine.

les mille nuances du ghetto de Varsovie


Il faut se plonger dans les yeux bleus de Georges Metanomski, le personnage principal de Nous n'irons plus à Varsovie pour comprendre que non, rien n'est jamais blanc ou noir, mais qu'il existe une infinie palettes de gris … comme il existe une infinie palette de destins.C'est tout le talent des co-réalisateurs, Gérard Alle et Sylvain Bouttet, que de nous offrir ce portrait tout en nuances, où le juif n'est pas assigné à sa seule place de juif, où le méchant devient solidaire... où les comtesses ont des nerfs d'acier, et où l'insurrection du ghetto permet de raconter des histoires de chatons...

Aux côtés de Georges, il y a le personnage formidable de Mitoune, sa femme, sans qui les chemins auraient été tout autres. Une vie cabossée, une vie riche en rebondissements et en engagements, un blues et des bleus à l'âme. Georges aimait jouer, entre résilience et humanité. C'est la promesse de ce film. Précieux.

Bienvenue Mr Chang


Bienvenue Mister Chang, de Anne Jochum et Laëtitia Gaudin-Le Puil vient s'ajouter cette semaine à la grande famille des films qui documentent les migrations. Pourquoi ce film-là nous touche-t-il particulièrement ?

Peut-être parce qu'il nous raconte aussi comment l'enfance, avec ses jeux, ses timidités et ses incompréhensions, ses élans et sa joie de vivre, vient parfois irriguer nos vies d'adultes ? Il me semble que la baroudeuse Laëtitia Gaudin-Le Puil n'aurait pas eu le cran de partir seule au volant de son Austin Cooper faire ses reportages à Calais il y a quelques années sans cette enfance marquée par la générosité. Ni d'embarquer dans l'avion pour le Rwanda, où elle croise l'immense solidarité des femmes. Ni fréquenter les Peshmergas kurdes irakiens, pour parler combats sur le front mais aussi football... Ni multiplier les voyages en Ukraine pour tenter de comprendre ce qui s'y joue...

Je prends le pari que cette enfance à Lanvénégen a déterminé beaucoup des choix de Laëtitia. À devoir partager son pupitre avec Maryse Chang, qui dessine beaucoup mieux qu'elle, avec ces jeunes réfugiés Hmongs du Laos, qui dansent beaucoup mieux aussi et dont les mamans vont broder très vite pour le cercle celtique. Avec plein de questions restées sans réponse... mais une idée de l'altérité sereine et généreuse. Oui, cette enfance-là mènera Laëtitia sur tous ces chemins...

Et parce que l'Histoire ne se tresse qu'à trois, il aura fallu la jolie complicité avec Anne Jochum, réalisatrice déjà expérimentée et surtout engagée auprès des moins bien-lôtis sur cette planète. Anne accepte d'embarquer. Et avec la productrice Laurence Ansquer, déjà fortement impliquée sur les questions de migrations avec le film Un paese de Calabria sur l'expérience de Riace en Italie. Laurence fait confiance.

Trio gagnant pour un film qui nous dit que l'on gagne toujours à accueillir l'autre … en Morbihan comme ailleurs, à l'école primaire comme dans les ministères, il nous faudrait projeter inlassablement ce Bienvenue Mister Chang !

Les rumeurs de Babel


Le film Les rumeurs de Babel de Brigitte Chevet résonne tout autrement en ces temps de confinement. Tourné en 2015, le film suit Yvon Le Men, en résidence au sein du quartier de Maurepas, à Rennes. La réalisatrice, qui tentait d'une façon ou d'une autre d'arpenter le monde de la poésie, décide finalement de mettre ses pas dans ceux d'Yvon, qui, au pied des tours, va de rencontre en rencontre. Au fil des ces dialogues, les mots captés par Brigitte sont comme des signaux, que nous voyons se dessiner plus clairement encore aujourd'hui, dans le ciel bleu et vide de nos villes.

Les pauvres n'ont qu'une solution : être solidaires.
Les heures qui n'en finissent pas de finir.
Mes enfants ne m'ont jamais vu travailler.
J'écris pour me consoler mais la lecture, ça m'est trop difficile.

Il y a L'étal convivial de Maurepas, qui prépare des sacs de victuailles à prix modéré.
Il y a les bénévoles de Rue des livres qui lisent des albums enfants autour des toboggans.
Il y a les photos de Jacques Domeau, aujourd'hui disparu, et son projet de Cabinet photographique au sein du quartier.

Le personnage lumineux de Dana Rosania Lecomte Campos, jeune femme originaire du Costa-Rica, qui s'épanouit dans le jardin collectif. La silhouette de cowboy solitaire de Pascal Lesage, ex-taulard, qui conjugue résilience à tous les temps. Vonne Lancelot, mère célibataire, qui évoque les violences subies au quotidien. Les bruits la nuit, les bruits les jour, les bruits dans les têtes.

Il ya des mots qui sonnent fort aujourd'hui : journal intime, cage à poules, mirages, miracles, fureurs.
Fureurs de Babel...

Les rumeurs de Babel est le nom choisi pour l'édition du long poème de Yvon Le Men, aux éditions Dialogues, illustré par Emmanuel Lepage.

La caméra attentive de Brigitte Chevet dessinait déjà tout ce qui émerge dans notre actualité de ce printemps 2020. La solitude, la précarité, les difficultés insurmontables de certains...

Avec, en contre-point, l'humanité des villes, la convivialité, la solidarité. Revoyez donc le film.

Film sur France 3 ce lundi 6 avril 2020, et en replay pendant un mois.

Qui a tué Louis Le Ravallec ?


Donatien Laurent, éminent ethno-musicologue de Bretagne, s'en est allé vers d'autres landes le 25 mars dernier. Nombreux sont les hommages qui lui ont été déjà rendus. Notre façon à nous de souligner l'apport incroyable de cet homme à la culture bretonne est de partager avec vous le film Qui a tué Louis Le Ravallec ? de Philippe Guilloux.

C'est donc à la générosité de Philippe Guilloux que nous devons de voir le film entièrement accessible sur BED. La moindre des choses était de demander à Philippe pourquoi avoir fait ce film, en forme d'enquête ? Un film-portrait, qui rend hommage à un personnage à priori insaisissable.

Extraits de conversation téléphonique par beau matin de printemps confiné. Non pas sur le fond du film, mais sur les anecdotes du tournage.

Philippe Guilloux : Comme tous les bons projets, c'est un projet qui a pris du temps, essuyé des refus, connu des moments épiques de tournage. L'histoire commence avec un questionnement sur le succès inattendu remporté par Denez Prigent, chantant des gwerz aux Transmusicales. Pourquoi cela frappait-il tant les gens ? Ce n'était pourtant pas le public attendu ? Puis, je m'intéresse à une forme d'enquête menée lors de la découverte d'un homme préhistorique, retrouvé congelé, à l'état de momie. Ötzi, chasseur du néolithique, pris dans les glaces du massif alpin de l'Ötzal, et redécouvert à la frontière italo-autrichienne en 1991. Une enquête pluri-disciplinaire a permis de reconstituer sa mort. C'est passionnant ; analyse de pollens, de cuirs, de blessures et de génomes. Cela recoupe mon questionnement sur la transmission des informations à travers les siècles ? *

Au même moment, je lis l'article d'Ar-Men sur les recherches de Donatien au Faouët. Il travaillait depuis les années 60 sur l'énigme de l'assassinat de Louis Le Ravallec, en 1732, au Faouët. A travers le prisme de la gwerz de Saint-Fiacre, il étudiait toutes les versions de cette chanson, qui a traversé les siècles, et qui mentionne ce meurtre, sans nommer pour autant les coupables. C'est la conjonction du film sur Ötzi et de cet article qui m'a entraîné vers cette forme d'enquête. C'est Donatien qui m'en donnera les clés.

Je rencontre Donatien à plusieurs reprises, dès 2014. Je découvre la complexité de ce personnage, son érudition extraordinaire. Il peut me parler une heure durant de l'importance du chiffre 3 chez les Celtes. Sans m'ennuyer, sans me donner de leçon. Juste habité par sa passion.

Il est le seul à pouvoir s'asseoir sur un banc au Faouët, dès les années 60, et à questionner le paysan venu à sa rencontre : Avez-vous connu Loeiz Le Ravallec ? Et alors que des siècles les séparent, ces deux-là vont entamer un dialogue riche de promesses, comme s'ils étaient effectivement contemporains de la victime. De ces enquêtes, Donatien pourra dégager de la gangue des versions successives de la gwerz de Sant Fiakr le mystère de cet assassinat.

Tout le monde m'avait dit : c'est impossible de tourner avec Donatien, trop vif, trop imprévisible. A cette époque, je visionne le portrait de Dédé Le Meut, tourné par Christian Rouaud. Dédé est un musicien, penn-sonner du bagad de Locoal-Mendon, connu pour son impétuosité et sa vivacité extrême. Pourtant, la caméra de Rouaud a su le capter à merveille. Je me dis alors : rien d'impossible ! J'ai abordé le tournage caméra à l'épaule, je le suivais dans tous ses mouvements, souvent dictés par ses intuitions. Ses absences aussi.

Le tournage fut épique et en même temps, avec le recul, un pur moment de bonheur. Donatien et son acolyte Pierre Le Padellec, que je lui ai fait rencontrer pour les besoins du film, sont des enquêteurs que rien n'arrête. Pris dans leurs échanges, avec l'équipe du film à bord de la voiture de Pierre, ils brûlent un stop sous les yeux ébahis d'un chauffeur de 35 tonnes qui doit piler net. Ils ne s'interrompent pas pour autant, mais mon chef-op et le preneur de sons Fred Hamelin sont blancs comme linges ! Les deux vieux prennent tous les risques pour descendre au bord des rives de l'Ellé, en terrain boueux et glissant, alors que Fred est sur le dos avec son nagra et que le caméraman a failli finir à l'eau... J'ai quantité de souvenirs de la sorte. Mais aucun regret.

Donatien était très ému à la sortie du film. Et réellement reconnaissant. J'avais pas compris que c'était un film sur moi, me dira-t-il le lendemain de la première, au téléphone. Je trouve qu'on a une réelle responsabilité à faire les portraits de ces personnes...

Par rapport aux familles. Par rapport au désir de ne pas simplifier les traits, de ne pas faire dans l'hagiographie. Enfin, dans ce souci de transmission aux plus jeunes. Cela m'a interrogé sur la relation filmeur/filmé. Fimer serait pour moi laisser la trace la plus fidèle possible du passage sur terre de mes « filmés ». Donatien, Yves, Félix et Nicole, et tous les autres. Enfin, j'espère !

* sur ce sujet, lire aussi le projet d'enfouissement de déchets nucléaires en Finlande, Onkalo, par le Cri suspendu, ainsi que l'émouvant dernier livre de Henning Mankell, Sable mouvant - 2015